Baisse du nombre de médecins généralistes libéraux

Ecouter l’interview en Podcast :

Interview de François TUFFREAU, Directeur adjoint de l’ORS Pays de la Loire
par Damien DURAND

« Il n’y aura pas de miracle »

L’ordre des médecins a publié récemment son « Atlas 2016 », un état des lieux de la démographie médicale en France. Ce document révèle une situation préoccupante au vu de l’évolution du nombre de médecins généralistes sur notre territoire. Doit-on s’inquiéter pour l’avenir de l’offre de soins de premier recours ? Rencontre avec François Tuffreau, directeur adjoint de l’Observatoire Régional de la Santé des Pays de la Loire, et auteur du livre « La médecine générale, une spécialité d’avenir » paru cette année aux éditions Presses EHESP.

 

Les chiffres publiés par le Conseil de l’Ordre doivent-ils nous alarmer ?

Il y a un consensus pour reconnaître que le nombre de généralistes baisse actuellement en France même s’il y a une vraie difficulté à les dénombrer. Depuis 2004, la médecine générale est devenue une spécialité à part entière, et les généralistes ont dû passer devant des commissions pour que leur qualification soit reconnue. Mais comme tous n’ont pas fait cette démarche, le Conseil de l’Ordre ne prend pas en compte le même nombre de généralistes que le Ministère de la Santé. Par ailleurs, seule la moitié d’entre eux exercent réellement la médecine générale auprès de patients qu’ils reçoivent en cabinet. Aujourd’hui, l’effectif des généralistes libéraux est inférieur à son niveau de 1996. Parallèlement, en 20 ans la population française a augmenté de près de 7 millions d’habitants, ce qui a donc entraîné une baisse de la densité de médecins généralistes. En revanche, sur cette même période, le nombre total de médecin a augmenté de 25 000. Mais cette augmentation ne concerne que les médecins salariés, c’est-à-dire principalement le secteur hospitalier.

 Comment expliquer cette baisse du nombre de généralistes libéraux ?

Alors que par le passé les médecins choisissaient de s’installer en libéral à l’issue de leurs études, il semble que les nouvelles générations préfèrent les carrières hospitalières dans lesquelles ils trouvent un statut plus protecteur, notamment sur le plan médico-légal. Aujourd’hui, la référence c’est le statut de praticien hospitalier. Un médecin libéral travaille beaucoup, en moyenne plus qu’un médecin hospitalier, pour des niveaux de revenus comparables en milieu de carrière.

La diminution la plus importante du nombre de généralistes n’est pas observée dans une région rurale, mais en Île de France. Pourquoi Paris et ses environs sont-ils autant impactés ?

On pense souvent que c’est en région parisienne qu’on trouve le plus de médecins, mais en réalité ces départements connaissent une situation difficile en matière de densité de généralistes libéraux. Pour exercer sa profession, le médecin a besoin d’un écosystème : il ne peut travailler seul, il doit pouvoir orienter ses patients vers un cardiologue, un psychiatre, un ophtalmologiste ou tout autre spécialiste. Or, dans certaines régions, le monde hospitalier est la culture dominante et les jeunes médecins vont préférentiellement se tourner vers l’hôpital. De plus, le prix de la consultation étant identique à Paris, dans les Hauts de Seine ou bien encore à Marseille, le revenu du médecin libéral parisien sera moins important, en raison de ses investissements immobiliers et des charges qui lui incombent. Certaines régions favorisent l’installation de généralistes libéraux, ce qui n’est pas vraiment le cas de l’Île de France, compte tenu de la facilité d’accès à un spécialiste.

 Des régions comme la Bourgogne et le Centre ont également vu leur nombre de généralistes décroître, une situation d’autant plus préoccupante que ces territoires avaient déjà une densité de médecins très faible. Les praticiens installés dans ces régions peuvent-ils pratiquer correctement leur profession quand ils sont parfois moins de 100 médecins pour 100 000 habitants ?

Ce sont des régions qui vont cumuler les difficultés et cela devient très compliqué pour les médecins qui exercent dans ces territoires. Déjà peu nombreux, certains cabinets ferment sans trouver de remplaçant, et l’accès au spécialiste relève du casse-tête. Ces problèmes autrefois circonscrits à certaines régions touchent désormais de plus en plus de territoires.

citation

Les Pays de la Loire et la Bretagne sont les seules régions dans lesquelles le nombre de médecins généralistes a augmenté depuis 2007. Quels sont les facteurs qui ont rendu possible cette progression ?

Ce sont des régions attractives présentant un dynamisme économique important. Initialement dotées d’une faible densité médicale, elles ont su attirer de jeunes médecins, notamment grâce à des restructurations hospitalières ayant conduit à la création de plateaux techniques attractifs. De plus, les médecins peuvent être sensibles aux efforts produits par les collectivités locales, les conseils régionaux et départementaux, les Agences régionales de santé pour favoriser leur installation, par exemple via la création de maisons de santé pluri-professionnelles.

Le nombre de médecins remplaçant a progressé de 17 % depuis 2007. Qui sont ces praticiens et pourquoi ce mode d’exercice est-il autant plébiscité ?

A travers ce chiffre, il y a un effectif de médecins remplaçants, mais aussi de médecins retraités qui continuent d’exercer. Ces derniers représentent une proportion non négligeable du nombre total de médecins en France, aux environs de 5 % . Le modèle économique du remplacement est en fait plus avantageux, car ces généralistes imposent souvent leurs conditions au médecin installé qu’ils remplacent. Ils ont également moins de charges,  plus de liberté dans l’organisation de leur emploi du temps, et par conséquent un confort de vie supérieur. Ce mode d’exercice séduit de plus en plus de médecins en fin de carrière qui y voient une opportunité intéressante pour cesser progressivement leur activité.

Dans son rapport 2016, l’Ordre des médecins prévoit une amplification de ce phénomène, chiffrant la perte d’1 généraliste sur 4 sur la période 2007-2025. Quelles politiques mettre en œuvre pour contrecarrer cette évolution ?

Il y a aujourd’hui beaucoup d’inquiétude, autour de nombreux territoires ruraux mais également urbains. Quand les problèmes de démographie médicale commencent à toucher des quartiers de grandes villes, y compris Paris, tout le monde s’en saisit et la question remonte dans l’agenda politique. Il n’y a malheureusement aucun consensus en France autour d’une solution garantissant une présence de la médecine générale sur l’ensemble du territoire, car les syndicats médicaux se sont toujours opposés à toute forme de limitation de la liberté d’installation. Ces questions vont être de plus en plus prégnantes dans les années à venir. Des solutions reposant sur les dynamismes locaux pourraient être mise en œuvre pour améliorer la situation. Mais il n’y aura pas de miracle.

Propos recueillis par Damien DURAND.

9782810904402pour en savoir plus :
« La médecine générale, une spécialité d’avenir »